La
drogue
Soigner
: soulager ou guérir ?
Faut-il
légaliser l'euthanasie ?
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Soigner : soulager ou guérir ?
Pr. J. de BUTLER
Conférence du 9 février 2002
Prendre soin dans le sens d'apaiser les gênes, les souffrances
ou les incapacités ? Ou donner des soins, dans le sens de
contribuer à la guérison d'une maladie ? C'est se
poser la question de la mission du médecin et, plus largement,
de la mission de toutes les professions qui ont une relation de
soin avec un malade.
En disant malade, je ne prend pas en compte, de fait, la prévention.
En disant malade, je soulève la question de ceux qui se sentent,
s'éprouvent, malades et que la médecine ne reconnaît
pas comme tels, en fonction des connaissances dont elle dispose.
En disant malade, je pose encore la question de ceux qui souhaitent
profiter des moyens que les techniques médicales mettent
à leur disposition pour modifier leur nature.
J'y reviendrai.
C'était simple au temps d' Ambroise Paré : "Je
le pansais, Dieu le guérit", disait-il, reconnaissant,
au-delà des insuffisances de l' époque, la relativité
du pouvoir médical...
Les choses ont bien changées, notamment depuis moins d'un
siècle.
Se poser la question aujourd'hui c'est répondre à
un problème de société devant la maladie et
la mort certes, mais aussi devant les possibilités et les
illusions des techniques biologiques, tant en terme de prévention
qu'en terme de transgression des limites de la nature.
Un problème de société parce que devant ces
problèmes il existe, selon les circonstances et selon les
personnes, entre soignants et soignés, soit une différence
de perception source d'incompréhension, soit une complicité
certaine.
C'est aux soignants qu'il revient, devant ces problèmes,
d'avoir une connaissance aussi précise que possible de la
nature de ce qu'on leur demande, de ce qu' ils peuvent faire, de
ce qu'ils doivent faire et de ce qu'ils font.
C'est de leur responsabilité, d'homme, ou de femme, et de
chrétien ou de chrétienne...
La mission du médecin
Elle nous est précisée par la Déclaration
d'Helsinki (1975) :
"La mission du médecin est de veiller à la santé
de l'homme. Il exerce cette mission dans la plénitude de
son savoir et de sa conscience".
Cette définition, apparemment simple et rigoureuse, reste
ambiguë aujourd'hui au moins sur deux termes. En effet, si
on peut admettre que la plénitude du savoir correspond à
la maîtrise des données scientifiques établies,
qu'en est-il de la santé, et de la conscience ?
Quelle santé ?... "La santé n'est pas la simple
absence de maladie ou d'infirmité, mais un état de
complet bien-être physique, mental et social", nous répond
l'Organisation Mondiale de la Santé dans la définition
qu'elle en a donné en 1946.
Rien n'étant moins objectif que la notion de bien-être,
cette définition est compatible avec toutes les dérives
contemporaines, culminant avec le mieux-être notamment ! Ecoutons
un philosophe contemporain, se disant athée, donc peu suspect
d'obscurantisme... :
"Dieu est mort, vive la Sécu... Quand on ne croit
plus au salut, on s'intéresse davantage à la santé...
Qu'est-ce que philosopher ? C'est penser mieux pour vivre mieux.
Dès lors que la médecine fait de formidables progrès
et que la philosophie déserte ce terrain-là, qui était
sa vocation, forcément la médecine tend à la
remplacer dans la tête de nos contemporains (parce que l'idéal
de santé remplace l'idéal de sagesse), ce qui me paraît
un contresens et sur la médecine et sur la philosophie"
(André Comte-Sponville (3) )
Quelle conscience, ou, plus précisément, une conscience
éclairée par quels principes ? A une époque
où sont contestées des références morales,
universelles depuis la nuit des temps comme le Serment d'Hippocrate
(5ème siècle avant Jésus-Christ) manipulé
au gré des caprices et des transgressions contemporaines
(on peut se reporter utilement aux versions en cours aujourd'hui
dans différentes facultés de médecine), quels
peuvent être les repères de la conscience du médecin
? Les soi-disant valeurs républicaines ? C'est un peu court
et changeant au gré du temps et des lieux. La loi ? Mais
ses variations dans l'espace (d'un pays à l'autre, même
au sein de notre union européenne) et dans le temps ne lui
donnent pas d'autre légitimité que celle de l'instant
d'un consensus supposé et fugitif, rarement en accord avec
la réflexion de Montesquieu (l'esprit des lois) : "
Une chose n 'est pas juste par ce qu'elle est dans la loi, mais
elle doit être dans la loi par ce qu'elle est juste "
Alors, revenons, non pas à l'objet, mais au sujet de la mission
soignante, le patient.
Le patient
Il y a quelques années, un auteur américain, parmi
les principes qui devaient gouverner les études médicales,
connus de tous disait-il, mais jamais appliqués, mettait
en premier : " le propos des études médicales
est le soin des patients, le patient vient en premier. " (Ludwig
Eichna, cardiologue, doyen de faculté) (5)
"Ce pourquoi ai-je suggéré à mes amis,
s'il est un péché mortel, pour un médecin,
c'est peut-être de préférer la médecine
(comme science) à ses patients. Car ils ne sont vraiment
médecins ou dignes de l'être, que par la supposition
inverse : la médecine est là pour le patient, non
le patient pour la médecine." (André Comte-Sponville,
philosophe) (2)
"Le mur suprême, tragiquement concret mais aussi symbolique,
entre le soignant et le soigné, c'est la douleur de ce dernier...
Si beaucoup de praticiens confisquent la parole, ce n'est pas uniquement
pour préserver le mystère et le pouvoir de ceux qui
savent, ni par paresse technocratique : c'est par peur de l'émotion,
du trouble que la souffrance ou, plus simplement, la demande du
patient risque d'engendrer... Chez les intrusifs (à l'hôpital),
le corps des gens a complètement disparu. Médecins,
infirmières, délaissent des yeux la silhouette allongée
et se reportent vers le moniteur, où la vraie vie s'affiche.
La tumeur n'est pas dans le ventre, elle est sur l'écran."
(Hervé Hamon, journaliste) (8)
Alors, Guérir ?
Viktor Frankl raconte la cure " miraculeuse " d'une
étudiante qu'il avait écoutée, à l'issue
d'une conférence lui parler de ses angoisses, sans rien comprendre
à son discours : l'empathie avait apparemment joué
à plein et permis la guérison (7).
Henri Ellenberger, ouvrant le 10eme Congrès des Psychothérapies
à Paris en 1976, faisait remarquer que les résultats
des psychothérapies dépendent plus de la qualité
du thérapeute que de l'école ou de la technique dont
il se réclame. L'accent mis de nos jours sur l'importance
et la qualité, de la relation transférentielle montre
bien l'importance de la place que peut retrouver le patient dans
le regard de l'autre, comme préalable à sa réinsertion
dans le monde.
L'illusion du pouvoir de la science : "L'efficacité
de nos thérapeutiques est tout à fait remarquable,
mais je voudrais qu'on n'oublie pas que nous n 'avons pratiquement
aucune thérapeutique étiologique... II n 'empêche
qu'avec les progrès que nous avons faits, nous mettons l'
organisme en état de revenir à un état de santé
ou de ce qui s'en rapproche le plus.. Sur ce plan là, il
est souhaitable que nous gardions une certaine modestie qui doit
entrer en ligne de compte dans la mesure du risque thérapeutique,
car en fait le problème se pose de cette manière-là
: que peut-on espérer du traitement qu'on va mettre en route
? et, à l'inverse: que doit-on en craindre ? D'un côté
c' est un espoir, mais de l'autre côté la crainte repose
sur une certitude."
(Jean Dry, président de la société internationale
de thérapeutique, Paris, 1985)
"Vouloir guérir à tout prix relève
d'un désir inconscient d'omnipotence chez le médecin."
(Norbert Bensaïd, généraliste) (1)
"Si nous faisions le compte des maladies qui guérissent
spontanément, de celles pour lesquelles nous n'avons aucune
efficacité, de celles dont la prévention, la guérison
ou la stabilisation dépendent principalement du comportement
des malades, peut-être pourrions nous reconnaître qu'en
médecine quotidienne, l'essentiel est moins de traiter les
maladies que de prendre soin des hommes." (professeur Claude
Béraud, Bordeaux)
"L'équilibre du vivant (la santé), c'est un
pseudo équilibre dynamique de multiples déséquilibres
naturellement compensés." (Jean Piaget, philosophe).
"L 'homme qui a un pourquoi vivre est capable de supporter
n'importe quel comment vivre." (Dostoïevski, cité
par Viktor Frankl). (7)
Ou Soulager ?
"Si bien que je ne pense pas qu 'il ne faudrait soigner
que les souffrances qui seraient d'origine pathologique, car je
suis convaincu qu'il a des souffrances non pathologiques qui sont
pathogènes ou qui risquent de le devenir... Vous êtes
donc parfois amenés à soigner des gens qui ne sont
pas malades pour éviter qu'ils ne le deviennent, et ce n'est
pas moi qui vous le reprocherais. . . Et puis. il y a aussi un devoir
de compassion: quand les gens souffrent atrocement et que l'on peut,
grâce à la médecine, les aider à survivre
un peu mieux, ou un peu moins mal, on aurait tort de s'en priver...
" (André Comte-Sponville, philosophe) (3)
"Les limites entre fonctions thérapeutiques et fonctions
dites de confort des médicaments psychotropes sont l'objet
de vives polémiques... L'objet du soin est devenu incertain.
Pourquoi le confort est-il un problème aujourd'hui ? Nous
prenons bien en permanence de l'aspirine pour soulager des symptômes
douloureux, pourquoi devrait-il en être autrement avec un
antidépresseur ?... En quoi la possibilité de gérer
d'une façon fine nos humeur, est-elle un problème,
et de quelle nature ?" (André Ehrenberg, sociologue)
(4)
Et la prévention ?
S'il est légitime de vouloir prévenir, dans la mesure
du possible, l'apparition d'une maladie en agissant sur l'un de
ses co-facteurs, il l'est moins de privilégier ce souci au
point d'en occulter les demandes de soulagement. Un exemple de cet
excès d'objectivation médicale alors que la demande
du patient est essentiellement subjective est fourni par l'attention
prioritaire accordée aujourd'hui par de nombreux médecins
au dépistage de facteurs de risque devant n'importe quelle
demande. Il en est souvent ainsi lorsqu'un patient se plaint de
troubles fonctionnels digestifs : la réponse est la recherche
de polypes ou de cancers. C'est encore le cas devant des troubles
fonctionnels de la périménopause où la seule
réponse apportée est un traitement préventif
de l'ostéoporose ou du risque vasculaire. On peut encore
citer les maux de gorge que le médecin ne cherche pas vraiment
à soulager tant il est préoccupé par la prévention
du risque streptococcique
Prendre soin du patient, oui mais en respectant la nature humaine
Une autre facette du problème est la confiance prioritaire
accordée à l'utilisation des techniques pour satisfaire,
ou tenter de satisfaire, les demandes de confort ou de performance,
au détriment d'une véritable prise en compte de la
santé, et de respect de la nature. . . et il n'y a pas que
les sportifs, mais au quotidien, et de plus en plus, des demandes
d'ordre esthétique ou plus banalement de mieux-être.
Qu'il s'agisse de performance, de dépassement, ou de culte
du corps sous l'influence de modèles dominants, la frontière
est aisément franchie entre la restauration de la santé
et la manipulation de la nature dans son essence ou sa contingence.
La mission du médecin
Ces réflexions nous amènent à préciser
la nature et les limites de la mission médicale.
- mission de service, et non d'autorité, mais les demandes
des patients, ou de leur entourage, sont trop souvent, au goût
du médecin, déviées en délégations
de responsabilité.
- mission ordonnée au maintien, ou à la restauration,
de la santé, mais dans le respect de la nature humaine.
- mission dépendante des possibilités offertes par
l'état des sciences. Cette dépendance s'entend dans
les deux sens: elle ne peut aller au-delà du possible, mais
l'application de tout le possible peut dénaturer la mission
du médecin, le possible aujourd'hui étant aussi celui
de dénaturer l'homme.
- mission au service de la vie, mais sans déni de la mort.
La vieillesse a été rayée de la liste internationale
des causes de la mort en 1948. Sans maladie, serions-nous donc immortels
? Dans le même ordre d'idées, lorsqu'on publie des
statistiques sur les résultats attendus de traitements, notamment
à visée préventive, on parle de "vies
sauvées" sans jamais préciser à quel âge,
ni de quoi, ces rescapés voudront bien mourir un jour! Quant
aux causes de la mort, rarement simples, on parlera uniquement de
tel ou tel facteur (alcool, tabac, diabète. . . ) en fonction
de présupposés idéologiques.
Bref, l'art médical doit rester celui d'utiliser avec prudence
des sciences en devenir perpétuel, sans déni des véritables
enjeux, et avec toujours l'obsession du respect de l'homme.
"Que les dieux m'accordent
la sérénité pour accepter ce que je
ne peux changer,
le courage pour changer ce qui est en mon pouvoir
et la sagesse pour faire la différence"
Marc-Aurèle
Bibliographie :
1. Bensaïd N. La consultation. Mercure de Ftance,Paris,1974
2. Comte-Sponville A, Impact Médecin Hebdo 249,1994,138
3. Comte-Sponville A, .Malheur et dépression, tension et
repos, Rencontres thématiques internationales: Tensions 6eme
Salon International PSY & SNC, Paris 1998,Synapse 155, p 24.
4. Ehrenberg A, Psyçhotropes, psychiatrie et individualité,
Rencontres thématiques internationales : Tensions, 6eme salon
International PSY & SNC, Paris 1998, Synapse 155, p 26
5. Eichna L. A medical school curriculum for the 1980's, New Engl.J.Med.,
1983;308: 18-21 6. Ftankl V. Un psychiatre déporté
témoigne. le Chalet,Paris, 1969.
7. Frankl V. La psychothérapie et son image de l'homme. Resma,
Paris, 1970.
8. Hamon H. Nos médecins. Le Seuil,Paris,1994
9. Hippocrate. La consultation. Hermann éd,Paris,1986
10. Leprince-Ringuet L. La potion magique.Flammarion éd.1980
11. Lorenz K. Les 8 péchés capitaux de notre civilisation.
Flammarion, Paris, 1973.
12. Marc-Aurèle. Pensées. Jean de Bonnot éd.Paris,
1983
13. Montesquieu. L'esprit des lois.
14. Sournia JC. Ces malades qu'on fabrique, le seuil éd.
Paris, 1977
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